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Cette dissertation guidée évoque une multitude d’enjeux primordiaux pour l’avenir de l’Europe et de l’Union européenne. Il est ainsi tout à fait opportun de s’en inspirer pour vos futurs devoirs sur ce continent… A condition de s’adapter au sujet bien sûr !

 

I- Analyse des termes du sujet

C’est toujours par là qu’il faut commencer : l’analyse des termes du sujets doit amener, et donc justifier, à la fois votre problématique et tout votre développement. Il s’agit donc d’expliquer tous les termes du sujet, en les liant entre eux. Pour donner du sens au sujet, il faut leur donner une réalité par rapport au cadre chronologique et géographique que vous devez déterminer, en les justifiant, bien sûr.

Ici l’opposition Europe/Europes interroge évidemment la singularité ambigüe du continent européen, ambigüe car son côté « mosaïque » apparaît comme une évidence, entre des aspirations inégalement partagées à la convergence et au dépassement des frontières de toutes sortes, mais aussi à travers des expressions comme Europe de l’Ouest, Orientale, méditerranéenne… ou encore Europe « riche » et « pauvre », nouvelle/vieille : Les Europes semblent contenues dans l’Europe, il semble y avoir pluralité dans une singularité, ce qui est constitutif de l’identité européenne. Il est toutefois très tentant de considérer l’Europe comme un espace singulier, compte tenu de la petite taille du continent. Ici le terme Europe ne semble pas devoir s’appliquer à la seule Union Européenne,, mais bien à l’Europe-continent, cet espace à l’identité toujours floue, tiraillée entre ses fragmentations communautaires, nationales, régionales ou locales, et son aspiration à la cohésion, au rassemblement autour de valeurs, d’héritages et d’intérêts partagés.

Il est tout à fait légitime du considérer la question dès les débuts de la construction européenne (CECA  en 1951, CEE en 1957), car la question de la singularité et de la pluralité, de l’unité et de la diversité. Il n’est cependant pas moins légitime, et bien plus pratique, de considérer la question après la chute de l’URSS et du bloc soviétique. En effet, il paraît délicat de parler d’Europe sur la période 45-91, tant la séparation Est/Ouest est nette. Mais avec la chute du bloc soviétique et tous les changements économiques et politiques qui s’en suivent, la question de l’unité du continent européen se pose. Celui-ci a en effet indéniablement retrouvé une certaine unité, avec la fin de la séparation Est/Ouest, mais cette unité semble toutefois très relative.

Concernant le cadre géographique,  il faut simplement rappeler les limites conventionnelles du continent européen : Islande au Nord et à l’Ouest, Oural à l’Est, Méditerranée et Caucase au Sud.

 

II- La problématique

Elle doit avoir la forme d’une unique question (c’est très important ; si en culture générale poser plusieurs questions peut être très pertinent et fécond, en géopolitique, cela ne fait que disperser votre réflexion). Elle résulte de l’analyse, et doit être à la fois précise (ne pas se disperser) et large (ne pas passer à côté d’un aspect important du sujet). La problématique doit rester simple et intelligible ; le correcteur va corriger plus d’une centaine de copie, il est donc primordial de ne pas lui faire perdre de temps avec une problématique à rallonge ou trop alambiquée. Idéalement, vous  devez privilégier l’articulation entre un constat et une question. Il s’agit de poser un débat auquel vous devez être capable d’apporter une réponse claire et précise.

Le continent européen a-t-il depuis 1991 retrouvé une unité telle qu’il soit pertinent de parler d’Europe plutôt que d’Europes ?

 

III- L’annonce du plan

C’est une étape obligatoire. Elle permet au correcteur de voir si oui ou non il y a construction d’une démonstration, ce qui est l’ossature indispensable au développement.

Depuis 1991, le continent européen a effectivement retrouvé une unité qui permet de parler d’Europe. Mais il conserve à tout point de vue une diversité qui oblige également à parler d’Europes. L’Union Européenne prend acte de cette réalité, et cherche à construire l’Europe dans le respect des Europes.

 

IV- L’accroche

Il faut introduire le sujet par une citation, une référence bibliographique, un évènement historique ou d’actualité. Idéalement, on réécrit ou on reformule le sujet en fin d’accroche. Vous ne trouvez l’accroche qu’après avoir terminé les étapes précédentes, de façon à être sûr de ne pas fausser son angle d’attaque du sujet à cause d’une accroche qu’on veut caser à tout prix, sans qu’elle ait de lien réel avec le sujet.

En l’occurrence, vous avez l’embarras du choix pour amener la question de l’identité européenne à la fois une et diverse : devise de l’UE, titre de l’ouvrage de Jacques Attali écrit en 1994 Europe(s)

 

V- Introduction rédigée

La devise choisie par l’Union Européenne, « In varietate concordia », « Unie dans la diversité », illustre bien cette ambiguïté du continent européen, à la fois uni et divers. Europe ou Europes ?

A partir de 1945 et jusqu’à la fin de la guerre froide en 1991, le continent européen, délimité au Nord et à l’Ouest par l’Islande, à l’Est par l’Oural, et au Sud par le Caucase et la Méditerranée, est coupé en deux. Deux Europes, communiste à l’Est, démocratique et libérale à l’Ouest, se font alors face.  Dans ces conditions, parler d’Europe pour désigner le continent européen n’a guère de sens ; au vu de ses fractures, il convient  bien mieux de parler d’Europes. Cependant, avec la chute du rideau de faire en 1989 puis la chute de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide en 1991, la fracture physique, politique et économique semble se résorber. La démocratie parlementaire et l’économie de marché  sont peu à peu adoptées partout ; le continent tout entier semble converger vers le modèle occidental. Pour autant, le continent européen a-t-il depuis 1991 retrouvé une unité telle qu’il soit pertinent de parler d’Europe plutôt que d’Europes ?

Depuis 1991, le continent européen a effectivement retrouvé une unité qui permet de parler d’Europe. Mais il conserve à tout point de vue une diversité qui oblige également à parler d’Europes. L’Union Européenne prend acte de cette réalité, et cherche à construire l’Europe dans le respect des Europes.

 

VI- Développement

Il s’agit de construire, en trois parties, de construire une démonstration qui réponde à votre problématique. Au début de chaque partie, vous devez annoncer, très rapidement, son idée directrice, idem au début de vos sous parties. En fin de partie, il faut rapidement conclure, en résumant votre propos, afin de pouvoir bien former la transition. Celle-ci est faite à la fois de la conclusion de la partie en cours et de l’annonce de la partie suivante ; il s’agit de justifier l’existence la partie suivante, que ce soit en montrant qu’elle est la suite logique de la précédente, soit en explorant un autre aspect incontournable du problème.

Le contient européen a bien retrouvé, depuis 1991, une certaine unité, qui incite à parler d’Europe.

Remarquons que l’Europe possède, avant tout, une certaine unité culturelle. Depuis l’antiquité, le contient a en effet vécu des expériences communes, de sorte qu’il partage de nombreux héritages. Héritage gréco-romain d’une part, dont l’influence s’est longtemps faite, et se fait dans une large mesure encore sentir sur les plans  législatif, philosophique, architectural et artistique. D’autre part, tout le continent a été profondément imprégné par le christianisme, qui a construit un rapport commun au monde, à l’histoire, au temps, influençant les arts, la littérature, l’architecture et les législations. Cet apport du christianisme nié, ou du moins non assumé, dans le bloc soviétique pendant toute la guerre froide, et même avant en Union soviétique, est d’ailleurs depuis 1991 à nouveau assumé sinon revendiqué dans les pays de l’ex-bloc soviétique. Le continent européen a également été traversé, à travers les siècles, par les mêmes phénomènes : sans même remonter jusqu’à la Renaissance, la révolution intellectuelle qui s’est opérée au XVIIIème siècle pour aboutir à la Révolution française, sa traduction politique, s’est étendue à tout le continent, à des degrés certes divers et plus ou moins rapidement, et a bouleversé de façon irréversible l’ordre social et politique, en initiant le passage de l’ordre monarchique à l’ordre démocratique. Enfin, le continent tout entier a connu, encore une fois à des degrés divers et de façon progressive, le grand bouleversement économique, social et technologique de la révolution industrielle, qui est au cœur de la formation des sociétés modernes. Ces transformation des structures sociales et des modes de vie traditionnels ont d’ailleurs partout posé des problèmes similaires, qui ont vu l’émergence de mouvements de protestation, et notamment la critique socialiste, marxiste, qui s’est traduite politiquement sur tout le continent. Si le socialisme européen a bien sûr beaucoup évolué depuis le XIXème siècle, il fait encore partie intégrante de la vie politique des sociétés européennes, notamment à travers la division « droite-gauche ». Les sociétés européennes partagent donc dans une large mesure une culture commune, le continent européen possède une indéniable unité culturelle.

Depuis la fin de l’Union soviétique, cette unité culturelle du continent donne lieu à une certaine unité des systèmes politiques et des valeurs. En effet, après 1991, tous les États européens sont ou deviennent progressivement, institutionnellement parlant, des démocraties parlementaires. On assiste à une véritable convergence des systèmes politiques, à travers, pour ainsi dire, une occidentalisation de la vie politique des pays de l’ex-bloc soviétique. Le pluralisme véritable y fait son apparition, et les sociétés deviennent immédiatement plus libérales ; la fin de l’Union soviétique et des démocraties populaires est en effet également celle du contrôle que celles-ci exerçaient sur la vie culturelle, les média et, plus généralement, sur la liberté d’expression et d’opinion des populations, sans même parler de la fin de la présence massive de la police politique dans ces sociétés. Les libertés fondamentales et les droits de l’homme sont peu à peu affirmés et revendiqués, de même qu’en occident, comme des principes intangibles. L’ex-bloc soviétique adopte donc, dans une large mesure, le système de valeurs occidental qui prévaut dans la plupart des autres pays européens. De même en Albanie, le régime communiste ayant chuté, on assiste à une démocratisation et à une libéralisation de la société. Si pour la Yougoslavie la fin du titisme a donné lieu à un conflit sanglant et à l’éclatement du territoire yougoslave en plusieurs États, il n’en demeure pas moins que les États qui sont sortis de cet éclatement ont, dès la fin du conflit, adopté la démocratie parlementaire et les même valeurs libérales que les sociétés occidentales. Ainsi donc tout le continent a adopté, sur le plan institutionnel, un système politique et des valeurs similaires, convergeant vers le modèle libéral occidental.

Cette convergence des systèmes politiques s’accompagne également d’une convergence économique. Suite à la chute de l’Union soviétique, les États de l’ex-bloc de l’Est adoptent en effet tous l’économie de marché. En effet, dès le changement politique accompli, les différents gouvernements entreprennent la libéralisation d’une économie jusqu’alors sous contrôle quasi-total de l’État. Ce passage à l’économie de marché se fait de façon plus ou moins rapide et réussie selon les pays. Ainsi l’économie russe est très rapidement libéralisée dans les années 1990, avec des conséquences dans un premier temps catastrophiques : perte de contrôle sur l’appareil de production, hyperinflation, chute du niveau de vie … Mais après avoir surmonté ce choc, la Russie s’est peu à peu faite à l’économie de marché, un Etat-providence a été mis en place, et le niveau de vie est aujourd’hui de nouveau bon ; même si certains problèmes consécutifs à la crise inouïe entrainée par la chute de l’URSS et la libéralisation économique ne sont pas encore tout à fait surmontés (la chute de la natalité, par exemple), le passage à l’économie de marché est réussi, et une classe moyenne est apparue. Dans le cas de la Pologne, ce changement de système économique a été mené de façon moins brutale et avec un certain succès, la libéralisation de l’économie ayant rapidement permis une amélioration sensible du niveau de vie. Il y a donc bien, après la chute de l’Union soviétique, une convergence des systèmes économiques et du niveau de vie, les pays de l’ex-bloc soviétique ayant adopté avec plus ou moins de réussite un système libéral proche de celui des pays occidentaux. [Conclusion-Transition] Il semblerait donc que la « fin de l’Histoire » annoncée par Fukuyama en 1992 (La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyama, 1992) soit devenue une réalité pour le continent européen, son socle culturel commun ayant permis la convergence vers un même système économique, politique et de valeurs, à savoir la démocratie libérale à économie de marché. L’Europe semble donc être une réalité.

Mais il subsiste encore sur le continent européen trop de diversités et de disparités pour que l’on puisse véritablement parler d’Europe plutôt que d’Europes.

En dépit des importants éléments d’unité culturelle susmentionnés, le continent européen conserve une grande diversité culturelle, et est marqué, selon les régions, par des héritages historiques très différents. Si l’héritage chrétien est bien un élément d’unité, il représente également un élément de diversité. En effet, les christianismes catholique, orthodoxe et protestant ont donné lieu à des cultures différentes ; Huntington, dans son découpage du monde en aires civilisationnelles (Le choc des civilisations, Samuel P. Huntington, 1996), considérait d’ailleurs qu’il y existait une civilisation proprement orthodoxe en Europe orientale (Russie, Biélorussie, Ukraine, Serbie, Bulgarie, Grèce …), bien distincte de la civilisation occidentale qui existerait en Europe occidentale. Ces différentes aires sont d’ailleurs marquées par des héritages culturels différents ; l’Europe catholique et l’Europe protestante sont fortement marquée par l’héritage latin, romain, alors que l’Europe orthodoxe est plus marquée par l’héritage grec, byzantin. Notons également la présence de minorités plus ou moins importantes selon les pays. Des minorités juives sont présentes quasiment partout sur le continent, et participent pleinement à la vie sociale et économique. La présence islamique en sur le continent est également loin d’être négligeable ; si des minorités musulmanes plus ou moins importantes sont présentes en France, en Russie ou au Royaume-Uni, certains pays européens, comme l’Albanie ou la Bosnie, sont à majorité musulmane (Huntington les considère d’ailleurs comme appartenant à la civilisation islamique). Cette diversité culturelle transparaît également à travers la grande diversité linguistique du continent ; au-delà des trois grand types de langues présents sur le continent (romanes à l’Ouest, germaniques au Nord et au centre, slaves à l’Est), on y dénombre plus de 30 langues différentes (en comptant les langues régionales), dont certaines ne sont pas indo-européennes (le basque ou le magyar, par exemple). Observons enfin que les différents héritages historiques du continent donnent lieu à des dynamiques culturelles divergentes. Ainsi dans les pays de l’ex-bloc occidental, les sociétés tendent à être de moins en moins religieuses, à se détacher de plus en plus de toute référence au religieux, A l’inverse, dans les pays de l’ex-bloc soviétique, les sociétés tendent, de manière générale, à demeurer religieuses, voire à devenir de plus en plus religieuses, comme c’est le cas par exemple en Russie, où l’Eglise orthodoxe est particulièrement dynamique et influente.

Cette grande diversité culturelle explique la diversité persistante des pratiques politiques et des orientations géopolitiques des pays européens. Ainsi la démocratie et les droits de l’homme, bien qu’affirmés, en théorie, comme des valeurs fondamentales, sont en pratique encore assez peu ancrés dans certains pays. Aussi la Russie semble-t-elle avoir du mal à se détacher d’une certaine tendance autoritaire, préférant une forte « verticale du pouvoir » à une société libérale de type occidental, et la Biélorussie demeure une dictature. Dans le même temps demeurent sur le continent européen des formes politiques diverses, qui résultent de l’histoire respective de chaque pays. Ainsi existe-il sur le continent aussi bien des monarchies parlementaires (au Royaume-Uni, au Danemark, en Belgique, en Espagne …) que des républiques. On constate également une grande diversités des modes d’administration selon les Etats européens, qui s’explique à nouveau par des héritages historiques spécifiques. Ainsi la France, à cause l’héritage centralisateur de l’Ancien régime et, surtout, de l’idéologie jacobine héritée de la Révolution, est aujourd’hui un Etat encore assez fortement centralisé. Dans le même temps, l’Allemagne, dont l’unification s’est faite par la réunion progressive de nombreux royaumes et principautés germaniques (royaume de Prusse, de Bavière, grand-duché de Bade, de Hesse) est un Etat fédéral. A un niveau intermédiaire, l’Espagne est un État faiblement centralisé, divisé en communautés autonomes qui jouissent de degrés d’autonomie divers, pour pouvoir tenir compte de la diversité culturelle et linguistique du territoire, et des antagonismes historiques entre les diverses communautés espagnoles (entre la Catalogne et l’Espagne Castillane par exemple). Notons enfin que les différentes orientations géopolitiques des pays européens s’expliquent largement par leurs héritages historiques respectifs. L’appartenance des pays d’Europe occidentale à l’OTAN s’explique ainsi par leur proximité idéologique et politique avec les États-Unis lors de la guerre froide, et l’entrée des pays d’Europe orientale, anciens membres du bloc soviétique, s’explique par leur crainte de la Russie, qu’ils perçoivent comme une menace, à cause de la domination qu’elle a exercé sur eux non seulement pendant la période soviétique, mais également à l’époque de la Russie impériale (notamment dans le cas de la Pologne et des États Baltes). La rivalité persistante de la Russie avec les États-Unis s’explique, elle aussi, dans une large mesure, par l’héritage historique de la guerre froide.

Il demeure enfin sur le continent européen une forte diversité économique, aussi bien au niveau des traditions qu’en termes de développement économique, due aux divers héritages historiques et culturels propres à chaque pays. En effet, même si l’économie de marché a été adoptée partout sur le continent, d’un État à l’autre, les traditions économiques sont encore très variées. Ainsi en France, héritage d’une longue tradition que l’on pourrait faire remonter à Colbert, l’État intervient encore fortement dans la vie économique, alors que l’économie britannique est bien plus libérale. Les modèles  de croissance varient également fortement selon les pays ; si la croissance russe repose encore largement sur les ressources naturelles (en particulier le gaz et le pétrole), la grande majorité des pays européens ne dispose pas d’une telle manne. D’autre part, du fait du retard économique des pays de l’ancien bloc soviétique, n’ayant que récemment adopté l’économie de marché, l’Europe orientale et l’Europe occidentale connaissent des tendances différentes. Alors que les pays d’Europe occidentale connaissent une (très) faible croissance, les pays d’Europe orientale connaissent une forte croissance, une croissance de rattrapage. Ce retard économique explique également les différences de polarisation de l’activité. Ainsi, en Europe occidentale, le secteur agricole ne représente que 5% de la population active, contre 14% en Europe orientale. Les différentes législations influent également sur le coût de la main d’œuvre : alors qu’il s’élève en moyenne à plus de 30 euros de l’heure en France, il est (toujours en moyenne) inférieur à 10 euros de l’heure en Roumanie. Même en Europe occidentale, les disparités économiques ne manquent pas : la crise économique de 2008 a bien mis en évidence les faiblesses des économies des pays d’Europe du Sud, de la Grèce en particulier, mais également de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie, qui contrastent avec la solidité des économies des pays d’Europe du Nord, comme l’Allemagne. Cette forte dégradation des économies d’Europe du Sud a d’ailleurs contribué à créer un écart de niveau de vie, entre Europe du Nord et Europe du Sud. Enfin, si l’écart de niveau de vie entre Europe orientale et Europe occidentale s’est résorbé depuis la chute de l’URSS, il n’en demeure pas moins important, comme en témoignent les flux migratoires en provenance d’Europe orientale à destination de l’Europe occidentale. [Conclusion-Transition] Ainsi, malgré de forts éléments d’unité culturelle, idéologique et économique, le continent européen demeure bien trop divers pour que l’on puisse réellement parler d’Europe, il semble y avoir plutôt des Europes qu’une Europe, ou du moins des Europes au sein de l’Europe.

L’Union Européenne a justement pris en compte cette réalité, et cherche ainsi à répondre à cette double aspiration du continent européen, en faisant l’Europe sans nier les Europes. En effet, La CEE ayant déjà posé les solides bases d’une coopération économique fructueuse, et désirant, à la fin des années 1980, avec l’Acte unique européen notamment, élargir la coopération aux domaines culturel et politique, l’approfondir encore dans le domaine économique, mais surtout l’étendre au reste du continent, la fondation de l’Union Européenne en 1992, par le traité de Maastricht, marque la concrétisation de cette volonté d’unification du continent.

Cette volonté de construire l’unité du continent en respectant sa diversité passe, pour une large part, par la mise en avant de valeurs et d’une culture commune, sans nier les spécificités propres à chaque pays. Aussi depuis 1993, avec les critères de Copenhague, l’Union Européenne précise des conditions préalables à l’adhésion d’un nouvel entrant, en premier lieu la mise en place « d’institutions stables garantissant l’état de droit, la démocratie, les droits de l’homme, le respect des minorités et leur protection » et « une économie de marché viable ainsi que la capacité de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché à l’intérieur de l’Union ». Ce faisant, elle définit des principes intangible, préalables au rapprochement et à la construction de l’unité dans les domaines économiques et politiques, qui ne sont autres que les valeurs et le système politique et économique vers lequel le contient entier converge depuis la chute de l’Union soviétique. L’Union Européenne a également mis en place divers programmes culturels, qui visent, encore une fois, à affirmer toute la richesse de la diversité culturelle tout en renforçant le sentiment d’appartenance communautaire, en affirmant dans le même l’unité européenne, comme par exemple, le programme d’échange Erasmus. Sur le plan politique, l’Union Européenne a justement introduit en 1992, avec le traité de Maastricht, une citoyenneté européenne, qui s’ajoute à la citoyenneté nationale, affirmant ainsi deux niveaux d’identité non exclusifs. Cette double identité, nationale et européenne, permet justement de concrétiser la relative unité identitaire de l’Europe, sans pour autant en nier toute la diversité.

L’unification politique du continent se fait d’ailleurs également (et surtout) sur le plan institutionnel. D’une part, l’Union Européenne, à travers ses élargissements successifs de 1995 (Suède, Autriche, Finlande), 2004 (Pologne, pays Baltes, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Malte, Chypre), 2007 (Roumanie, Bulgarie) et 2013 (Croatie), étend peu à peu le processus d’unification à tout le continent, conformément à l’esprit de la construction européenne. D’autre part, avec le traité de Maastricht apparaissent en effet la Commission européenne, le Conseil de l’Union européenne, la Cour de justice européenne ; institutions supranationales qui permettent, sans pour autant supprimer les prérogatives et les spécificités des différents États membres, l’élaboration et la mise en place de politiques communes. Justement, depuis la création de l’Union Européenne, ces politiques communes se multiplient. Ainsi en  1995 est mis en place l’espace Schengen, (certes créé dès 1995), qui de sept pays au départ, concerne aujourd’hui la large majorité des pays membre de l’Union Européenne, et même des États non membres de l’Union (Islande, Norvège, Suisse, Liechtenstein), créant ainsi un espace de libre circulation des personne, et donc une frontière commune, désormais gérée par l’agence européenne Frontex. D’autre part, sur le plan géopolitique, l’Union Européenne est parvenue à mettre en place une véritable politique commune ; elle possède en effet aujourd’hui une diplomatie commune, dans le cadre de la PESC (Politique étrangère et de sécurité commune) inaugurée à Maastricht puis de la PSDC (Politique de sécurité et de défense commune) mise en place par le traité de Lisbonne, soutenue par des organes institutionnels comme le Service européen pour l’action extérieure, placé sous l’autorité du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. L’Union Européenne peut ainsi se faire entendre sur la scène internationale, et parler d’une seule voix. Elle dispose d’ailleurs d’un siège au G20, à l’OMC et à l’ONU, de sorte qu’elle existe véritablement en tant qu’acteur autonome et à part entière dans les relations internationales. Enfin, l’Union Européenne cherche à se donner les moyens d’agir sur la scène internationale, dans le cadre de l’OTAN qui met ses moyens à la disposition de l’Union, depuis les accords dits « Berlin plus » de 1999. L’action extérieure européenne se fait donc dans un relatif consensus atlantiste.

Enfin, l’Union Européenne entreprend l’unification économique du continent. Dès 1993, le marché unique est mis en place, créant ainsi un espace sans obstacles intérieurs aux échanges commerciaux, en permettant la libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs (et des services aussi, en théorie, mais des barrières persistent encore à ce niveau-là). A travers l’Espace économique européen (EEE), ce marché unique concerne d’ailleurs également l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein (avec toutefois quelques restriction sur les produits agricoles et la pêche, et sans étendre l’union douanière à ces trois pays). Surtout, l’Union a mis en place une monnaie unique, l’euro, lancée en 1999 et mise en circulation en 2002, qui concerne aujourd’hui 19 pays de l’Union, et est appelé à concerner toute l’Union, excepté le Danemark. Les pays de la zone euro coordonnent d’ailleurs, depuis 2011, dans le cadre du pacte de stabilité et de croissance, leurs politiques budgétaires nationales. Comme on l’a vu avec les différents plans d’aide à la Grèce depuis la crise des dettes souveraines européennes qui la met particulièrement en difficulté depuis 2009, l’Union Européenne a également mis en place une véritable solidarité financière, avec, par exemple, le mécanisme européen de stabilité mis en place en 2012 pour parer aux crises financières que connaît la zone euro. Toujours pour palier à ces crises de la zone euro a été décidée en 2012 la mise en place d’une Union bancaire, adoptée par le parlement européen en 2014, qui permet à la BCE de superviser les 130 grandes banques de la zone euro. L’Union Européenne s’efforce enfin, à travers le FSE (Fonds social européen, mis en place par la CEE dès 1960) et le FEDER (Fonds européen de développement économique et régional, mis en place par la CEE dès 1973), d’assurer l’emploi dans l’Union, et d’atténuer les disparités économiques entre les différentes régions de l’UE. Par ces mécanismes et ces politiques communes, l’Union Européenne fait donc tendre le continent vers plus d’unité économique.

 

VII- Conclusion

C’est la dernière impression que vous laissez au correcteur, il vous faut donc tâcher de la soigner particulièrement. Sans être fleuve, elle ne doit pas non plus être indigente. Il peut être bon de réécrire votre problématique, afin d’y répondre très clairement. Après avoir répondu à la problématique, il faut ouvrir sur un débat plus large (mais pas trop non plus, les formules passe partout, recyclables pour n’importe quel sujet, sont à bannir ; le lien avec le sujet ne doit pas être trop lointain), ou bien illustrer cette réponse finale par un exemple.

Peut-on parler d’Europe, ou vaudrait -il mieux parler d’Europes ? L’unité relative qu’a retrouvée depuis 1991 le continent européen, tant sur le plan culturel qu’en termes de système économique et politique, inciterait certes à parler d’Europe. Mais le continent  européen reste très divers ; malgré sa relative unité, différentes cultures, différents traditions et pratiques politiques, différentes tendances économiques et des différences de développement continuent d’y exister, de sorte que l’on est, en réalité, plutôt face à des Europes qu’à une Europe. L’Union Européenne a justement pris acte de cette double aspiration du continent européen à l’unité dans la diversité ; elle affirme la culture commune dans le respect des diversités et tend à réaliser l’unité économique et politique du continent tout en intégrant les spécificités de ses différents membres, permettant peu à peu de parler d’Europe, sans nier les Europes. Cependant, les crises récentes que traverse l’Union Européenne semblent avoir fortement fragilisé la pérennité de ce projet, qui suscite une hostilité croissante au sein de la population européenne, hostilité qui pour le Royaume-Uni est allée jusqu’au choix, en juin dernier, de la sortie de l’Union Européenne.

 

Quelques remarques

Le parti pris dans le traitement de ce sujet n’est bien sûr pas le seul valable. Il était, par exemple, tout à fait possible de considérer cette interrogation dans le cadre de la seule construction européenne, les motifs d’interrogation ne manquant pas (comment construire un espace uni alors qu’il est, au départ, aussi disparate ? dans quelle mesure l’UE est-elle vraiment unie ? quelle Europe, au sens de quel projet européen ? un ou des projets européens, et dans ce cas lesquels ? …) Mais cet angle d’attaque plus large, sans l’être trop, offrait plus de matière et se prêtait à un traitement plus simple : d’une façon générale, lors de la problématisation (que vous induisez par votre définition des termes du sujet en introduction), essayez de ne pas choisir un angle d’attaque trop compliqué ou trop restreint, pour pouvoir garder les idées claires (on a très vite fait d’ «oublier» le sujet en cours de développement) et toujours avoir de la matière pour alimenter votre argumentation, même s’il n’est pas forcément nécessaire de faire une très longue dissertation pour réussir (la qualité de la réflexion et de l’argumentation primant toujours, en culture générale comme en géopolitique, sur la quantité de référence et d’exemple que vous pourrez mobiliser).

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On imagine mal une aventure qui se cantonnerait à la répétition, voire à l’habitude. On conçoit l’aventure comme ce qui sort de l’ordinaire. Mais pourquoi chercher l’aventure ?

Milan Kundera a pu écrire en ce sens que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu » dans son roman L’ignorance (2003).

Comprenons que ce qui ferait l’essence de l’aventure selon le romancier, ce n’est pas simplement d’être un moment singulier dans la vie, ce n’est pas simplement la recherche de l’inconnu qui est bien plutôt l’apanage du savant, voire de l’aventurier animé par le seul intérêt. C’est une découverte qui certes présuppose une recherche, mais une découverte tout entière animée par la passion. Et ce que découvre ainsi l’aventurier dans l’aventure : c’est l’inconnu.

En définissant ainsi l’aventure, Kundera semble en donner une acception trop étroite ou trop large. Trop étroite car on reconnaît des aventures dans des tranches de vie sans inconnu à proprement parler. Trop large car la découverte passionnée de l’inconnu paraît tout à fait concevable sans la moindre trace d’aventure entendue comme un moment de vie qui tranche sur la vie ordinaire.

Dès lors, on peut se demander en quoi peut-t-on dire avec Kundera dans L’ignorance que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu » ?

En nous référant essentiellement au premier chapitre de L’aventure, l’ennui, le sérieux de Jankélévitch, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et à l’Odyssée d’Homère, nous verrons en quoi on peut penser que l’aventure est bien « une découverte passionnée de l’inconnu », puis en quoi elle se situe plutôt dans le récit qui l’organise plutôt que dans la recherche de l’inconnu avant de voir que c’est la mort l’inconnu de l’aventure mais que la passion est bien plutôt celle d’une vie qui lui résiste.

 

 

Dans la mesure où l’aventure tranche avec la vie quotidienne comme Jankélévitch le soutient après « La philosophie de l’aventure » (in Mélanges de philosophie relativiste, 1911) de Simmel, il est clair qu’elle aura pour objet l’inconnu. Et comme elle implique généralement une décision du sujet qui veut vivre l’aventure, alors cela a un sens de penser avec Kundera qu’elle est « une découverte passionnée de l’inconnu ». C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’aventure moderne selon Jankélévitch. Elle est en droite ligne et se dirige « vers une terre inconnue » (p.197) ou encore « L’aventure moderne, c’est le départ sans le retour » (p.197). Aussi caractérise-t-il l’Ulysse moderne de casanier qui n’est « aventurier que par force » (p.191). On comprend que Jankélévitch puisse soutenir que le futur est analogue à un mystère, mélange de certitude et d’incertitude : une forme donc d’inconnu (p.97). Pourtant, même l’Ulysse de Homère dont l’objet semble de rentrer chez lui n’hésite pas à chercher à savoir ce qu’il ne connaît pas, ce qui signifie proprement découvrir. On le voit au début de l’aventure chez les Cyclopes où il décide d’aller à la rencontre des Cyclopes pour apprendre à les connaître. Sont-ils sauvages ou civilisés ? Telle est sa question (chant IX, v.173-175). De même, le jeune russe que découvre Marlow chez Kurz représente bien l’esprit d’aventure (p.133 ou p.155) dans la mesure où il ne cherche qu’à aller de l’avant. Or, en quoi la découverte de l’inconnu est-elle véritablement passionnée ?

Pour qu’il y ait passion, il faut plus et mieux qu’un simple désir. Il faut une ambivalence dans le désir. C’est ce que Jankélévitch permet de penser. Aussi lie-t-il l’aventure à la tentation qui, comme le tabou, implique désir et horreur. C’est que l’aventure que recherche l’aventureux, il la veut et ne la veut pas en même temps. C’est ce qui fait qu’elle est passion (p.105-115). Comme dans le même temps, elle vise l’inconnu, il apparaît donc bien que l’aventure en ce sens se conçoit comme une découverte passionnée de l’inconnu. C’est bien cette horreur qui est le dernier mot de Kurz (p.159 ou 176). Mais comme il l’a cherchée, il a été aussi attiré par elle. Cette passion de la découverte de l’inconnu, on la trouve tout aussi bien chez Ulysse qui se détourne lui-même du retour pour découvrir ce qu’il ne connaît pas. C’est le cas lorsqu’il débarque avec ses hommes chez les Lotophages. Il envoie deux de ses hommes savoir « quels étaient les mangeurs de pain qui vivaient là » (chant IX, v.89), autrement dit, quels hommes vivaient dans cette île alors qu’il aurait pu repartir immédiatement.

Cependant, lorsque le sujet vit ce qu’on nomme couramment une aventure, il est fixé sur ce qui se produit immédiatement, voire dans un futur proche, mais nullement dans ce tout qu’est l’aventure. Aussi, l’aventure n’est-elle pas plutôt dans le récit ? L’inconnu qu’elle semble viser n’est-il pas une sorte de mirage pour donner au récit une force d’émerveillement ? Est-il même nécessaire ?

 

Celui qui vit l’aventure ne voit pas les différents éléments qui la composent. Sans aller jusqu’à nier comme Antoine Roquentin, le personnage de La Nausée (1938) de Sartre (1905-1980), la possibilité de vivre l’aventure, toujours est-il que l’aventure complète n’apparaît que dans le récit car pendant l’aventure, le sujet ne sait pas ce qui va advenir. L’inconnu est bien plutôt ce qui le déroute, ce qui le menace et qu’il est prêt à maudire comme cet alpiniste dont parle Jankélévitch qui aimerait ne pas être dans la tempête (p.133). Si c’était la découverte passionnée de l’inconnu qui le motivait, il bénirait la tempête qui lui permet de vivre une situation inconnue. C’est encore plus le cas des aventures qui adviennent au sujet et qui sont absolument contraires à ce qu’il cherchait. Lorsqu’Ulysse et ses compagnons sont assaillis par les Lestrygons, géants cannibales, ils ne s’y attendaient pas. Leur fuite est bien une aventure mais pour le récit qu’en fait après coup Ulysse à la cour du roi des Phéaciens. Sur le moment, il vit chaque instant dans une certaine autonomie. Et surtout, il n’y a là nulle passion de la découverte (Odyssée, chant X, v.80-134). On en dira autant du moment où l’expédition qui est allée chercher Kurz est attaquée (p.116 et sq. ou 139). Certes, les assaillants sont inconnus. Mais il est clair que le vécu des protagonistes n’est nullement celui d’une passionnée découverte de l’inconnue puisqu’au contraire, chacun ne souhaite que l’arrêt. Le récit qui donne sens aux faits présentera après coup l’épisode comme un moment de l’aventure globale qui avait Kurz comme quête au moins apparente. Mais l’aventure étant voulue, comment lui assigner une dimension involontaire ? Ne faut-il pas la référer à une quête passionnée ?

En fait, le caractère involontaire de l’aventure peut se trouver au cœur de celle qui est voulue. Ainsi, lorsqu’Ulysse et ses compagnons pillent les Cicones de Thrace de la ville d’Ismaros, tuant les hommes et emmenant les femmes, finalement, parce que les compagnons d’Ulysse ne l’écoutent pas lorsqu’il propose de partir, ceux de l’intérieur, prévenus par les Cicones pillés, attaquent les bateaux et infligent des pertes aux troupes d’Ulysse. Nul inconnu ici. Rien que la guerre ordinaire. Quand Ulysse pleure au récit de ses propres aventures racontées par Démodocos au chant VIII : par définition, il les connaît. En outre, il est le narrateur de la plupart de ses aventures. La passion est celle du récit et non de l’inconnu ou plutôt d’un jeu avec l’inconnu. Nulle autre passion que la passion ordinaire de l’aventurier. Et Jankélévitch montre bien qu’on vit des aventures pour les raconter (p.177) : telles sont les aventures qu’il qualifie d’esthétiques en tant qu’elles sont vécues à la première personne. Une telle aventure peut être au futur antérieur explique-t-il lorsque l’aventureux ou l’aventurier anticipe sur l’issue de l’aventure qu’il prévoit de relater. Aussi, ce qui caractérise aux yeux du narrateur anonyme du Cœur des ténèbres les aventures de Marlow, c’est qu’elles sont « indécises » (p.48 ou 83). Et elles le sont dans la façon même dont il les raconte puisqu’il ne place pas le sens dans le récit lui-même mais dans une lumière extérieure (p.44 ou 81). C’est la raison pour laquelle l’aventure qu’il raconte concerne surtout le personnage mystérieux, Kurz, dont il se met en quête et qui restera en partie un mystère.

Toutefois, réduire l’aventure au récit qu’on peut en faire en considérant que l’inconnu est finalement négligeable, contrairement donc à la pensée de Kundera, ne fait pas sa part à l’intérêt qu’elle suscite et qui engage des actions bien réelles. Autrement dit, le récit lui-même ne produirait aucun effet s’il n’éveillait pas chez l’auditeur une émotion correspondant à ce qui est vécu. Dès lors, ce qui est à la fois connu et inconnu et qui peut susciter cette passion qui accompagne l’aventure, n’est-ce pas la mort ?

 

Jankélévitch le remarquait : c’est la mort qui explique que la condition humaine rende possible l’aventure. Or, la mort n’est pas absolument inconnue. Au contraire, elle est connue avec certitude même si elle est impossible à expérimenter. Chacun sait sa mort. Et dans le même temps, c’est la date de la mort qui demeure inconnue. En se confrontant à la mort, l’aventureux selon Jankélévitch est conduit à éprouver passionnément ce qu’est vivre pour un humain (p.289-291). Ce qui fascine dans le personnage de Kurz, y compris Marlow, c’est qu’il pousse l’aventure coloniale jusqu’à l’extrême de la mort. Les têtes qu’il met autour de sa maison en sont l’ornementation. Et son mot d’ordre : exterminez-les tous ! montre cette relation à la mort. De même, lorsqu’il veut écouter le chant des Sirènes, Ulysse se confronte avec la mort puisqu’il sait que leur chant est mortel (chant XII, v.158-200). C’est cette tentation qui caractérise prioritairement l’aventure dans la mesure où elle est recherchée. Pourtant, certaines aventures, notamment celles qu’on peut qualifier d’esthétiques ne paraissent pas avoir pour fin la mort.

Or, il est clair que même l’aventure racontée prend une tournure d’aventure si et seulement s’il va de la mort possible de l’aventurier. C’est parce qu’il risquait la mort que la vie de l’aventurier peut intéresser et émouvoir l’auditeur de l’aventure. Et ceci, même s’il est le protagoniste. C’est en effet Ulysse qui demande à Démodocos de lui relater l’histoire du cheval de Troie (chant VIII, v.492-498). Et lorsque l’aède s’acquitte de sa tâche, il pleure. Et le poète de comparer sa façon de pleurer à celle d’une femme qui a perdu son époux à la guerre et qui est finalement tuée ou emmenée comme esclave. N’est-ce pas sa possible mort qui arrache des larmes à Ulysse ? Même s’il semble quelque peu dégrader l’aventure esthétique en lui assignant le beau et non la mort comme objet, Jankélévitch dans les exemples qu’ils donnent, conserve l’idée d’une présence de la mort. L’alpiniste ou l’explorateur qui part à l’aventure pour la raconter rompt non seulement avec la vie quotidienne mais surtout avec sa sécurité au moins apparente. Et le récit de Marlow s’ouvre bien sur la mort. En effet, lorsqu’il relate son entretien pour être embauché sur le navire qui va remonter un fleuve qui n’est pas nommé en Afrique, il note à propos des deux femmes qui tricotent de la laine noire : « Souvent une fois là-bas j’ai pensé à ces deux, gardant la porte des Ténèbres, tricotant leur laine noire comme pour un chaud catafalque, l’une introduisant sans cesse à l’inconnu, l’autre examinant les visages niaisement réjouis de son vieux regard indifférent. » (p.55 ou 89). On comprend qu’il s’agit en quelque sorte d’une image des Parques antiques qui filent la destinée mais en même temps qui sont comme au seuil des Enfers. Bref, l’inconnu à laquelle l’une introduit peut être pensé comme la mort dans la dimension fondamentale qui est la sienne : un mystère dont l’expérience est impossible tout en étant certain quant au fait qu’elle va advenir. Mort qu’on frôle pour mieux sentir la vie.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir en quoi il est possible de penser avec Kundera que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu ». Si elle paraît telle, c’est parce que l’aventurier s’embarque bien pour l’inconnu ou plutôt l’aventureux qui cherche l’aventure pour elle-même et qui est donc passionné, c’est-à-dire tenté par l’inconnu que recèle l’aventure. Pourtant, elle intéresse non moins le récit qui la transforme en émotion relative à ce qu’on connaît. Et l’aventure pouvant être involontaire, il paraît impossible de la ramener à une passion. Cependant, si on précise que l’inconnu ou le mystère qu’elle vise, volontaire ou non, est la mort, certaine mais dont l’expérience est impossible, alors, on peut accorder un sens au propos de Kundera, en voyant dans toute aventure une façon pour la vie de mieux se sentir en se confrontant à son autre.

 

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